top of page



 

LA GRANDE RAZZIA

Roman historique en quatre tomes

Robert Casanovas

 

TOME II — LA CAMPAGNE D'ÉGYPTE

1798–1801

Égypte, Malte et retour — La science et la razzia

RÉSUMÉ COMPLET

Note liminaire

Ce roman est une fiction historique ancrée dans des recherches authentiques. Toutes les œuvres mentionnées ont réellement été prélevées lors des conquêtes françaises entre 1794 et 1813. La plupart des personnages ont existé ; le déroulement des événements retrace des faits vérifiés. Pour les besoins de la narration, certaines scènes et dialogues ont été imaginés.

Chapitre I — L'Orient en armes (1798)

Ce premier chapitre suit l'armée française depuis Toulon jusqu'à la prise du Caire. Le roman alterne la perspective militaire de Bonaparte avec les regards des savants embarqués — Denon, Monge, Berthollet, Jomard, Fourier, Geoffroy Saint-Hilaire — chacun portant sur l'expédition une lecture distincte, entre fascination scientifique et conscience morale croissante.

De Toulon à Malte (19 mai – 12 juin 1798)

Le 19 mai 1798, une flotte de trois cent quarante-sept navires appareille de Toulon. Berthollet y voit une « opération d'acquisition » à grande échelle ; Denon y voit l'occasion de dessiner un monde encore non documenté ; Jomard mesure la longueur du couloir de l'entrepont. Bonaparte lit Alexandre, César et Volney, cherchant des précédents à ce qu'il veut déjà faire.

Durant la traversée, des soirées de lectures et débats sur l'histoire ancienne réunissent les savants et les officiers lettrés autour de Bonaparte. La question centrale — pourquoi les civilisations durent-elles — préfigure les enjeux de toute l'expédition. À moins d'un centenaire de la flotte de Nelson, la chance et le vent jouent un rôle décisif : les deux escadres se croisent sans se voir dans l'obscurité méditerranéenne.

Le 9 juin, la flotte se présente devant Malte. Les Chevaliers de Saint-Jean, vieux et divisés, capitulent en trois jours. L'inventaire révèle trois à quatre millions de francs en lingots, orfèvrerie et métaux précieux. Denon identifie dans la cathédrale Saint-Jean des toiles de Mattia Preti et, à l'oratoire des novices, la Décollation de saint Jean-Baptiste du Caravage — trois mètres soixante sur cinq mètres vingt. Il retient la main d'un soldat venu l'évaluer : « Elle mourrait sur un          navire. » Le tableau reste. Berthollet note que chaque campagne pille à sa façon : la Flandre fut méthodique, l'Italie savante, Malte hâtive. L'Égypte sera autre chose.

D'Alexandrie au Nil (1er – 6 juillet 1798)

La côte égyptienne est décevante. Quinze mille habitants, des maisons de brique crue, des odeurs de sel et de poissons. La colonne de Pompée — seul monument antique visible — est mesurée par Jomard avec la précision du polytechnicien. Denon découvre qu'Alexandrie la Grande a presque entièrement disparu. Bonaparte, regardant les ruines : « L'Égypte antique n'existe plus que dans ses pierres. C'est pour ça que nous sommes là. »

La marche vers Le Caire à travers le désert tient du calvaire. Quarante degrés, pas d'eau, des soldats qui meurent en marchant sans qu'on s'arrête. Bonaparte marche à pied comme ses hommes, partage son eau avec Monge. Les savants, inadaptés, suivent comme ils peuvent. Denon dessine en marchant. Au quatrième jour, la ligne verte du Nil apparaît à l'horizon. Des soldats courent. La bande fertile ne dépasse jamais quelques kilomètres de large — l'Égypte n'est qu'un couloir d'eau dans un continent de sable.

Au marché de Saqqarah, Denon achète ses premiers objets : un chaouabti en bois peint, des scarabées royaux, des amulettes en faïence. Le vendeur qui cède le chaouabti dit, par l'intermédiaire de Hassan l'interprète : « C'est la tombe de mon ancêtre. » Hassan traduit exactement. Il ne traduit pas le ton.

La bataille des Pyramides (21 juillet 1798)

À dix kilomètres des pyramides, Bonaparte immobilise ses troupes et prononce la phrase qui restera : « Soldats, du haut de ces pyramides, quarante siècles vous contemplent. » Kléber commandera la gauche, Desaix la droite. La cavalerie mamelouke de Mourad Bey — six à sept mille cavaliers en robes de soie brodée, chacun combattant pour sa propre gloire — chargera vague après vague sur les carrés d'infanterie française. Depuis l'intérieur d'un carré, Monge ne voit que des dos, de la fumée et des nuques. Denon dessine ce qu'il peut, à l'aveugle. À deux heures de l'après-midi, Bonaparte lance une contre-attaque ; les Mamelouks s'effondrent, deux mille morts. Pertes françaises : moins de trois cents.

Le soir, Denon s'assoit sur la Grande Pyramide à la lumière de la lune. La pierre est encore chaude d'une chaleur intérieure. Il dessine. Vers une heure du matin, Jomard le rejoint et annonce avoir compris quelque chose pendant ses mesures : l'axe principal de Karnak est orienté à vingt-six degrés au nord de l'est — l'azimut exact du lever du soleil au solstice d'été à la latitude de Thèbes. Ce n'est pas un accident. Le lendemain, ils descendent dans la Grande Pyramide avec Monge. La Grande Galerie les arrête net. Dans la Chambre du Roi, le sarcophage vide. Denon écrit dans son carnet : « On entre dans une pyramide comme on entre dans une phrase dont on ne comprend ni le début ni la fin. »

La bataille d'Aboukir (1er août 1798)

Le 1er août, Nelson attaque la flotte française mouillée dans la baie d'Aboukir. Il comprend que les Français ont protégé leur flanc côtier mais laissé le flanc tribord exposé : il fait passer cinq vaisseaux entre la ligne française et la côte. Le combat dure une nuit. L'Orient, vaisseau amiral de cent vingt canons, explose à vingt-deux heures — visible depuis Alexandrie à trente kilomètres. Onze navires sur treize sont coulés ou capturés. Trois mille morts français, aucun navire anglais perdu. La Méditerranée redevient britannique.

L'armée est désormais prisonnière. Bonaparte, convoquant le conseil : « L'Orient est coupé de la France. Nous sommes désormais obligés de faire de grandes choses. » Denon inventorie les caisses à la lanterne. Il note l'existence de vingt-trois caisses sans étiquette dans l'angle nord-ouest de l'entrepôt — contenu non vérifié, provenance inconnue. Ces caisses appartiennent à la part de l'expédition qui n'a pas de nom.

L'Institut d'Égypte (22 août 1798)

Trois semaines après Aboukir, Bonaparte fonde l'Institut d'Égypte. Il en est le vice-président, Monge le président. Toutes les cinq jours, les savants se réunissent dans la grande salle du palais de Hassan-Kashif. Fourier présente ses équations de propagation thermique, nées de la chaleur du désert. Berthollet analyse la chimie des lacs de natron. Geoffroy observe le Polypterus bichir — un poisson aux nageoires qui ressemblent à des membres, partageant avec des espèces amazoniennes un plan anatomique identique à dix mille kilomètres de distance. Cette convergence le trouble. Ce soir-là, il écrit à Cuvier une lettre qui inaugurera trente ans de querelle sur la fixité des espèces.

Venture de Paradis, l'interprète principal, révèle lors d'une séance que l'arabe classique du Coran et l'arabe parlé par les Égyptiens sont deux langues distinctes : beaucoup de fidèles récitent des textes qu'ils ne comprennent pas. Fourier fait le lien avec les hiéroglyphes : « Nous aussi, nous copions des signes que nous ne comprenons pas. Nos successeurs en comprendront peut-être le sens. »

La révolte du Caire (21 octobre 1798)

Le 21 octobre, l'hostilité accumulée explose. Des milliers d'émeutiers envahissent les rues. Des soldats français sont massacrés, décapités. Bonaparte ordonne la répression sans délai. L'artillerie bombarde les quartiers insurgés. La mosquée d'Al-Azhar est envahie — profanation qui horrifie toute la population. Trois jours de combats, des dizaines de morts civils. Les têtes des chefs insurgés sont exposées place Ezbekiyeh.

Denon sort quand même, carnet en main, sous les coups de feu. Un officier lui crie : « Ce n'est pas le moment de dessiner. » Il répond : « Au contraire, c'est précisément le moment. » Après la répression, il dessine une boutique de tisserands pillée par des soldats français — les clous au mur où les étoffes pendaient, l'empreinte du métier à tisser sur le sol. Il note : « L'armée pillait comme l'Institut collectait. Le mot différait. Le geste était parent. » Hassan, l'interprète, regarde sans traduire. Certains visages ne s'écrivent pas dans les carnets.

Le Sphinx et les nécropoles (novembre 1798)

En novembre, Denon organise une expédition vers le Sphinx avant l'aube, pour bénéficier de la lumière rasante du matin. La tête émerge du sable dans ses nuances de calcaire poli et de creux d'érosion. Denon note que le visage regarde exactement à l'est, vers le soleil levant à l'équinoxe — instrument astronomique géant plutôt que statue décorative.

À Saqqarah, l'équipe descend dans les nécropoles par des puits de trente mètres sous le désert. L'odeur est particulière : salpêtre, poussière minérale, quelque chose d'animal. Les parois des mastabas conservent leur polychromie millénaire. Berthollet obtient quatre momies humaines pour analyser chimiquement les résines d'embaumement — natron, résine de térébinthe, graisse animale, bitume de Judée. À trois heures du matin, il pense à ces embaumeurs qui avaient résolu un problème de chimie organique deux mille cinq cents ans avant la formulation de la théorie.

Les débats scientifiques (décembre 1798)

La séance du 15 décembre voit s'affronter Monge et Fourier. Monge veut des volumes et des angles ; Fourier veut des contextes et des significations. Bonaparte tranche : les deux. Dans le couloir, Fourier confronte Denon sur ses achats au marché : « Nous sommes là pour comprendre l'Égypte, pas pour la vider de ses restes. » Denon répond : « Certaines choses doivent être vues pour être comprises. Et pour être vues, elles doivent voyager. » Le lendemain matin, le chaouabti a été posé bien en vue sur sa table de travail. Fourier est entré pendant la nuit. Devant la table, un seul grain de sable sur le carrelage poli.

Berthollet dit à Bonaparte en sortant : « Ce que nous faisons ici n'est pas inoffensif. Ce n'est pas vrai. Et Monge le sait aussi bien que moi. » Puis, plus tard, au sujet des collections : « Quand nous partirons, ce sera à la hâte. Ce qui sera dans les caisses au moment du départ, c'est ce qui partira. Il ne faut pas se raconter autre chose. »

Chapitre II — La remontée du Nil (1799)

Ce chapitre suit l'expédition de Desaix en Haute-Égypte, accompagnée de Denon, Jomard, Jollois et Devilliers. La campagne militaire contre Mourad Bey sert de cadre à l'exploration des monuments les plus importants de l'Égypte ancienne. C'est le chapitre des découvertes majeures : Dendérah, Thèbes, la Vallée des Rois, Philaë, et la Pierre de Rosette.

Dendérah (24 janvier – début février 1799)

Le 25 décembre 1798, l'expédition de Desaix quitte Le Caire. Dix mille soldats, Denon et ses carnets. Bonaparte lui remet une liste de quatre pages : les catégories d'objets devant revenir à Paris — obélisques portables, fragments de bas-reliefs exceptionnels, papyrus documentés, scarabées royaux. « Trois niveaux, trois légitimités différentes : ce que la Commission documente, ce que les officiers sélectionnent, ce que les soldats prennent. Si le premier niveau est irréprochable, le reste devient tolérable par comparaison. »

Le 24 janvier, le temple d'Hathor à Dendérah surgit dans l'air sec de Haute-Égypte. Dix-huit colonnes aux chapiteaux à visage de la déesse. Jomard passe cinq jours à mesurer. Denon dessine sans s'arrêter. Un homme du village voisin vient chaque matin observer Jomard au travail, puis lui offre un pot d'eau fraîche. Il connaît les noms arabes des colonnes, transmis de génération en génération : « la colonne qui saigne au printemps », « la colonne de la voix ». Ces noms ne figureront pas dans la Description — ils n'ont pas de valeur mesurable. Mais ils disent que ce temple est un voisin, pas une ruine.

Denon s'allonge sur le dos dans la chapelle d'Osiris pour dessiner le zodiaque de Dendérah — un disque circulaire de deux mètres cinquante sculpté dans le plafond, représentant la carte du ciel égyptien ancien. Il rédige un mémorandum : il serait possible d'extraire le bloc, mais il faudrait « des scies à dents de diamant, des vérins, six semaines de travail, un navire spécialement aménagé ». Peut-être dans trente ans. Ce mémorandum est le premier document officiel mentionnant la possibilité de transporter le zodiaque à Paris.

Jomard calcule une estimation : vingt objets par compagnie par jour de halte, quatre compagnies, cinq jours, deux bataillons. Résultat : mille objets minimum pour ce seul temple. Il confronte Berthollet. Celui-ci : « Ce n'est pas une raison. Mais c'est un contexte. » Jomard : « Un chimiste ne dit pas qu'une réaction est défendable. Il dit si elle produit ce qu'on attendait. »

Thèbes et Karnak (27 janvier – 7 février 1799)

Karnak dépasse tout ce qu'ils avaient imaginé. La salle hypostyle : cent trente-quatre colonnes, les seize centrales hautes de vingt et un mètres, surface de cinq mille deux cents mètres carrés. Denon : « Aucune description ne peut rendre justice à cela. Il faut être ici pour comprendre. » La nuit du premier jour, Jomard vérifie l'azimut au théodolite et comprend que l'axe principal est orienté à vingt-six degrés au nord de l'est — l'azimut du lever du soleil au solstice d'été. Fourier confirmera par courrier : « Votre calcul est juste. »

Au temple de Louqsor, Denon identifie les deux obélisques de Ramsès II, vingt-cinq mètres de granit chacun, deux cent trente-deux tonnes. Desaix les regarde et demande si on pourrait les prendre. Denon : « Il faudrait un navire spécialement construit. Rien de ce que nous avons en Méditerranée ne peut le faire. » Desaix : « Quelqu'un trouvera un moyen. Mais pas tout de suite. » — En 1836, l'un de ces obélisques sera dressé place de la Concorde. Hassan traduit les paroles d'un vieux gardien assis à l'entrée du temple : « Les Ottomans sont venus. Les Mamelouks sont venus. Maintenant les Français sont là. Chaque fois, ils prennent des pierres. »

Dans une salle latérale, Denon trouve un visage d'Osiris en bronze doré de quinze centimètres, yeux en amande incrustés d'or. Il le range dans sa sacoche sans le signaler à la Commission. « La frontière entre ce qu'il prélevait pour la Commission et ce qu'il prélevait pour lui-même s'était effacée progressivement depuis Dendérah. »

La Vallée des Rois (8 – 10 février 1799)

Jomard part avant l'aube pour la rive occidentale. Depuis une corniche, il invente sa « triangulation de terrain » pour cartographier la nécropole. Les fellahs de Gournah connaissent chaque entrée depuis des générations — leur village est construit sur les tombes elles-mêmes. L'arrivée des Français change l'équilibre : en guidant les savants, ils révèlent des entrées secrètes, accélérant dix fois le pillage qu'ils pratiquaient discrètement depuis des siècles.

Denon descend dans sept tombeaux en deux jours. Le tombeau de Séti Ier : cent trente-sept mètres de corridors sur quarante-quatre mètres de profondeur. « Ces peintures égalent ou surpassent les plus belles fresques que nous ayons vues en Europe. » Dans le quatrième tombeau, Denon et un soldat voient en même temps un papyrus sur le sol. Le soldat l'a en main en premier. Denon le prend des mains du soldat : « Commission des arts. » Le soldat lâche. Denon sortira de la chambre sans se retourner, et notera dans son journal en une ligne : « Pris le papyrus avant le soldat. »

Le soldat retourne dans la chambre et ramasse ce que Denon a laissé : trois amulettes en faïence brisée, un fragment de cartonnage doré. « L'un et l'autre avaient opéré une sélection. Les critères seuls différaient. »

Assouan et Philaë (mars 1799)

Le 5 mars, Denon et Jollois embarquent sur une felouque pour Philaë, île occupée presque entièrement par les temples ptolémaïques. Le kiosque de Trajan — quatorze colonnes légères à chapiteaux floraux — l'arrête. Il pourrait faire démonter des blocs. Il décide de ne pas le faire. « Pas par scrupule. Par refus de détruire ce qui me touche. » C'est la première fois depuis le départ qu'il fait ce choix consciemment, en nommant les raisons.

Les rochers autour de Philaë portent des noms gravés par des pèlerins antiques. Jollois : « Ces graffitis m'émeuvent plus que les temples. Ce sont des pèlerins ordinaires. Ils venaient prier Isis et ils ont gravé leur nom. Pas pour la postérité. Juste pour laisser une trace. » Denon : « Nos carnets sont nos graffitis. »

La Pierre de Rosette (15 juillet 1799)

Le 15 juillet 1799, le lieutenant Bouchard supervise des travaux de terrassement près de Rosette. Sa pioche heurte quelque chose. Une stèle de granodiorite noire, cent douze centimètres, portant trois inscriptions parallèles : hiéroglyphes en haut, démotique au milieu, grec en bas — le même décret en trois langues. Si c'est vrai, trois millénaires d'histoire redeviennent lisibles.

Marcel et Raige arrivent le 24 juillet. Marcel réalise des estampages en pressant du papier humide sur la surface inscrite. Raige lit le grec à voix haute : un décret du Conseil des prêtres de Memphis en l'an neuf de Ptolémée V, 196 avant notre ère. Jomard observe que le mot « Ptolémée » apparaît onze fois dans le texte grec et qu'un groupe de signes hiéroglyphiques se répète lui aussi onze fois — premier pas vers le déchiffrement.

Marcel prend une décision sans en informer personne : il réalise trente estampages supplémentaires en dehors des estampages officiels, et en envoie cinq à des correspondants européens — Londres, Paris, Berlin, Copenhague — pour que si les Anglais prennent la pierre, le déchiffrement puisse se faire à Paris sur les copies. Denon : « Vous avez distribué la clé avant d'ouvrir la serrure. »

Négociations, victoire et mort de Kléber

Bonaparte quitte l'Égypte secrètement dans la nuit du 22 août 1799, avec Monge et Berthollet. Il laisse une lettre à Kléber lui transférant le commandement. La première pensée de Denon : les quatre-vingt-seize caisses dans les dépendances du palais, dont les vingt-trois sans étiquette. Bonaparte parti, les distinctions entre pillage organisé et collecte scientifique ne tiennent plus même politiquement.

Kléber négocie une évacuation avec les Ottomans et les Anglais : la Convention d'El-Arich, janvier 1800. L'espoir dure cinq semaines. En mars 1800, l'amiral britannique Keith déclare la convention nulle — Sidney Smith avait outrepassé ses pouvoirs. Kléber reprend les armes. La victoire d'Héliopolis (20 mars 1800), dix mille contre quatre-vingt mille, est un prodige tactique. Les Français perdent huit cents hommes, les Ottomans en laissent neuf mille.

Le 14 juin 1800, Kléber est assassiné dans son jardin par un étudiant syrien de vingt-quatre ans nommé Soleyman el-Halabi. Quatre coups de poignard. Le même jour, à des centaines de kilomètres, Desaix meurt à Marengo en chargeant à la tête de sa division. Deux hommes qui avaient regardé les mêmes temples avec attention, le même jour, à des milliers de kilomètres. Denon reste longtemps dans le noir. Il retrouve dans ses carnets les annotations de Desaix — des questions de logistique sur les monuments : combien de temps pour fouiller, combien d'hommes pour déplacer. Il les relit différemment.

Chapitre III — Le temps des savants (1800–1801)

Sous le commandement du général Menou, converti à l'islam et époux d'une Égyptienne, les savants poursuivent leurs explorations dans le Delta et le désert oriental. C'est la période la plus productive scientifiquement, et la plus sombre politiquement. L'armée est une garnison qui attend sa défaite.

Les dernières campagnes

Menou est plus bienveillant que ses prédécesseurs mais plus envahissant. Fourier met au point une stratégie de survie : associer son nom à des découvertes mineures, lui remettre des rapports trop techniques pour être compris, et continuer les travaux substantiels sans l'en informer. « C'est de la survie », pas de la diplomatie.

À Tanis, Boubastis, Saïs — les sites du Delta — les monuments sont moins spectaculaires que ceux de Haute-Égypte. Mais ils livrent une Égypte ordinaire : des techniques d'irrigation vieilles de millénaires, des nécropoles de chats sacrés, des blocs de granit réemployés dans les murs des maisons de fellahs depuis des générations. Ces fellahs sont les vrais conservateurs involontaires de Saïs. Jomard : « Sans leurs maisons, ces blocs auraient disparu depuis longtemps. »

Lors d'une fouille à Boubastis, Denon trouve un petit sarcophage de bronze en forme de chat assis, vingt centimètres, les yeux incrustés de verre. La base porte une ligne de hiéroglyphes : le nom de la dédicante. Trois cents grammes dans la sacoche. Il ne peut s'empêcher de penser à ce que Fourier lui aurait dit.

Le désert oriental et les monastères coptes

Au printemps 1801, Denon explore les monastères coptes perdus dans les falaises entre le Nil et la mer Rouge. Au monastère de Saint-Antoine, habité depuis le quatrième siècle, le père supérieur accepte de montrer les manuscrits mais pas de les laisser partir. Denon passe trois jours à copier un psautier bilingue grec-copte, lettre par lettre, dans une langue dont il ne comprend qu'une moitié. Il repart avec sa copie.

Jomard découvre dans les falaises des grottes d'ermites couvertes de graffitis. Il pense aux inscriptions de Philaë : « Ces ermites faisaient le même pari sur l'éternité que nous faisons sur la science. Les moyens diffèrent, pas l'intensité. »

L'agriculture et les savoirs sans livres

Conté, l'inventeur de l'expédition, présente à l'Institut une étude sur les systèmes d'irrigation égyptiens. Le chadouf et la sakieh — balancier à contrepoids et roue actionnée par un bœuf — sont des machines que n'importe quel fellah sait construire avec du bois local et de la corde. La Description les documentera. Les plans seront publiés. Mais les gestes des mains — la pression exacte, l'angle, la durée de séchage jugée à l'œil — ne voyageront nulle part.

Denon découvre dans le quartier copte du Caire un atelier qui fabrique encore du papyrus selon les techniques pharaoniques. Le vieil artisan dit, par l'interprète : « Ça n'a pas d'importance de savoir l'histoire. Ce qui compte, c'est que les mains savent. » Denon achète trois feuilles et fait le dessin des mains de l'artisan — qu'il encadrera dans son appartement de la rue Saint-Dominique à son retour.

La défaite du Caire (27 juin 1801)

Le 27 juin 1801, le général Belliard ouvre des négociations de capitulation avec le grand vizir. La convention contient l'article seize : toutes les curiosités naturelles et artificielles collectées par les membres de l'Institut seront remises aux commissaires britanniques. Quand Fourier lit la clause à voix haute, il s'ensuit un silence que Denon compare à l'annonce d'un décès. Puis tout le monde parle en même temps.

Geoffroy est prêt à brûler ses collections plutôt que de les céder. Marcel s'appuie sur ses estampages. Fourier cherche les interstices juridiques. Denon synthétise : « Ils prendront les originaux. Nous garderons les copies. Les copies sont le vrai butin. »

La marche vers Alexandrie (2 – 14 juillet 1801)

Treize mille soldats, deux cents civils, tous les savants. En chemin, une patrouille ottomane tente d'arrêter les chariots : « Ces objets appartiennent à l'Égypte. Vous les avez pris dans nos temples. » Le général Damas tient bon. La patrouille disparaît au matin du 5 juillet. Ils arrivent à Alexandrie le 14 juillet — treizième anniversaire de la prise de la Bastille — et attendent sept semaines dans des entrepôts du port.

Sur la route, un déserteur de vingt-trois ans, qui avait appris l'arabe et voulu rester en Égypte plutôt que retourner à la fabrique, reçoit trente coups de fouet. Il marchera quand même jusqu'à Alexandrie. Geoffroy lui donne un baume pour les blessures. Le soldat dit qu'il ne voulait pas voir ce qui allait se passer à Alexandrie : « On va donner nos découvertes aux Anglais. Je portais les caisses de monsieur Jomard à Thèbes. Et maintenant on donne tout. »

Chapitre IV — La débâcle et le retour (1801–1802)

Ce dernier chapitre couvre la confrontation avec les commissaires britanniques à Alexandrie, la perte de la Pierre de Rosette et des grandes antiquités, la sauvegarde des collections scientifiques et des dessins, puis le retour en France et les premières années de publication de la Description de l'Égypte.

Les grandes antiquités (3 – 22 septembre 1801)

Le 3 septembre 1801, le commissaire britannique William Richard Hamilton arrive avec Edward Daniel Clarke pour examiner les collections. Clarke, vingt-quatre ans, formé aux antiquités classiques à Oxford, dit d'emblée : toutes les curiosités naturelles et artificielles. Jomard a préparé en une nuit un mémoire juridique en trois catégories : antiquités saisissables, productions intellectuelles non saisissables, zone grise des instruments.

La Pierre de Rosette est inscrite en premier au registre de Clarke. Marcel regarde la plume gratter le papier. Chaque lettre est un clou dans un cercueil. Il n'a rien dit. Il avait ses trente estampages. Clarke pouvait prendre la pierre. Marcel était bien décidé à garder le texte. Suivent le sarcophage de Nectanébo II en basalte vert — tombeau préparé pour le dernier pharaon d'Égypte de souche égyptienne, qui n'a jamais servi —, la statue du grand prêtre d'Amon en granit gris, les stèles. Hamilton promet que le British Museum reconnaîtra la découverte française sur les cartels.

Denon se lève : « Je n'accepterai aucune saisie sans discussion préalable de chaque catégorie d'objets. » La stratégie est adoptée : défendre tout, céder seulement quand on ne peut plus résister, faire payer chaque concession. « Ce n'est pas une stratégie de victoire. C'est une stratégie de  dignité. »

Les collections sauvées

Geoffroy Saint-Hilaire se place entre les soldats et ses caisses en criant : « Vous ne toucherez pas à ces collections. » Il allume un briquet à dix centimètres de la paille sèche. « Vous rapporterez à Londres des cendres. » Clarke recule. Les bocaux de la faune du Nil restent aux Français. La victoire de Geoffroy a un effet d'entraînement : les savants comprennent qu'une résistance ferme peut obtenir des résultats.

Hamilton accorde à Denon le droit de publier ses carnets en France sans restriction — une seule condition : une copie de chaque planche au British Museum. Cet accord rend possible le Voyage dans la Basse et la Haute Égypte, publié dès 1802. Les estampages restent à Marcel — ce ne sont pas des antiquités, dit Hamilton, ce sont des notes de travail. Les carnets de mesures de Jomard restent car Jomard les défend en ingénieur, sans concéder rien qui ne soit prouvable. Clarke le dit à Denon : « Votre jeune collègue ne surévalue rien et ne concède rien. C'est rare dans une négociation. — Il est mathématicien. »

Un commerçant égyptien nommé Mahmoud al-Tawil se présente avec une liste de huit objets volés par des soldats français en 1798. Hamilton note son nom et lui remet un reçu. Les objets ne sont pas rendus — la procédure de restitution individuelle dans ce contexte est « légalement inextricable ». Mahmoud al-Tawil plie le papier et repart. Il dit une phrase. Son fils traduit : « Il dit de noter son nom quand même. »

L'éthique des spoliations

Le 18 septembre, Hamilton dîne avec les savants, sans secrétaire. Il vient pour dire en face que le sarcophage de Nectanébo part demain pour le port. Denon : « Ce n'est pas que vous le preniez qui me dérange. C'est que dans cent ans, un Égyptien devra venir à Londres pour voir le sarcophage d'un de ses pharaons. » Hamilton : « Si dans cent ans il y a un Égyptien qui veut voir ce sarcophage, c'est que quelqu'un lui aura appris ce que c'est. Et cette personne aura probablement travaillé à partir de vos dessins et de vos relevés. Pas de la pierre. » Denon : « Ce n'est pas une réponse. C'est une justification. » Hamilton : « Oui. Comme le sont toutes les réponses que nous nous donnons sur ce que nous faisons ici. »

Marcel : « Ce sarcophage a déjà été volé une fois avant les Arabes. Les Romains l'ont sorti de la tombe de Nectanébo et emmené à Alexandrie. Alexandrie en a fait une baignoire. Les Arabes l'ont transformé en fontaine. Nous l'avons mesuré. Vous allez l'exposer. Chaque époque a sa façon de s'approprier l'Égypte. » Geoffroy : « Et l'Égypte, elle, n'a pas son mot à dire. »

Le 22 septembre, le procès-verbal final est signé. Hamilton signe en premier — le protocole veut que la partie ayant imposé ses conditions signe avant. Denon tient la plume un instant sans écrire. Ce n'est pas une hésitation. C'est le temps que met la main à accepter ce que l'esprit a déjà accepté. Il signe. Avant de partir, Hamilton dit : « Ce que nous avons fait ici sera jugé différemment par les générations futures. Mais nous avons au moins essayé de le faire avec une certaine équité. » Denon note la phrase dans son carnet.

Le retour en France (18 novembre – 25 novembre 1801)

Le navire accoste à Toulon le 18 novembre 1801, trois ans et six mois après le départ. Denon descend la passerelle et met le pied sur la pierre mouillée, froide. L'odeur de sel et de goudron. Il ne dit rien, n'embrasse pas le sol. Il prend l'air froid dans ses poumons et attend que son corps s'en souvienne.

À Avignon, une femme d'une cinquantaine d'années tient à la main un portrait miniature. Elle ne demande rien. Elle regarde seulement les visages des soldats qui descendent. Fourier détourne les yeux. Certains attendraient toujours. À Lyon, Denon rencontre un graveur qui pourra produire les planches de la Description, et achète dans une librairie un exemplaire de sa propre correspondance publiée pendant son absence. Il reconnaît les mots mais pas tout à fait la voix. « Mon écriture a changé. Elle est devenue plus directe, moins soucieuse des effets. C'est peut-être une bonne nouvelle. »

L'entrée dans Paris par le faubourg Saint-Antoine se fait au crépuscule. Pas de défilé, pas de discours — l'armée d'Orient est rentrée vaincue. Un cocher demande : « Vous revenez de loin, Monsieur ? » Denon : « D'Égypte. » Le cocher : « On dit que c'est beau. » Denon : « C'est plus que beau. Mais il faut rentrer pour savoir ce que ça vaut. »

Le travail commence (décembre 1801 – décembre 1802)

Bonaparte reçoit Fourier aux Tuileries en décembre 1801, debout comme toujours : « Publiez ça. J'en fais un projet d'État. » Des bureaux sont fournis, des budgets alloués. Denon est nommé directeur général des musées nationaux — l'homme qui a documenté les spoliations de l'expédition deviendra le grand organisateur des collections impériales françaises. Il accepte, pensant pouvoir influencer la façon dont les collections sont constituées et présentées.

Jomard, rue de la Croix-Faubin, transcrit ses deux cents feuilles de relevés. Il calcule la hauteur de la Grande Pyramide : cent quarante-six mètres et demi, soit deux cent quatre-vingts coudées royales. Il publie la coudée : 0,5236 mètre. Les égyptologues l'utiliseront pendant cent cinquante ans. Il détecte aussi l'erreur de Lepère sur le canal de Suez — neuf mètres de différence de niveau prétendu entre les deux mers — mais trop tard pour corriger le rapport officiel. Il faudra soixante ans et Ferdinand de Lesseps pour que le canal soit creusé.

Fourier rédige la préface historique de la Description pendant deux ans — cent soixante pages denses, synthèse de tout ce qu'on sait de l'Égypte depuis les Grecs. Chaque phrase pesée. Il veut que ce soit un monument intellectuel comparable à l'Encyclopédie. La Description sera publiée en vingt-trois volumes in-folio entre 1809 et 1822, tirés à mille exemplaires sur papier vergé filigrané « Égypte ancienne et moderne ».

Geoffroy Saint-Hilaire écrit à Cuvier une lettre sur ce qu'il a vu en Égypte : la conviction que les espèces ne sont pas fixes. Cuvier le combattra. Ils se disputeront pendant trente ans devant l'Académie. Cette querelle est l'une des plus importantes de l'histoire naturelle européenne. Elle a commencé ici, dans une chambre de Paris, en décembre 1802, avec une lettre à un homme qu'il aime et combat en même temps.

Le soir du 31 décembre 1802, Denon pose son crayon, prend le tube numéro un et sort le premier carnet. Il s'ouvre à un croquis rapide : le pont de l'Orient, avec les voiles et la flotte en arrière-plan. Dessiné lors de la traversée de mai 1798. Quatre ans plus tôt. Un autre homme, presque. Il referma le carnet, revissa le bouchon, et sortit dans la rue.

Ce que la France garda véritablement de l'Égypte, c'était cent soixante-sept cerveaux et les huit cent trente-six images qu'ils avaient produites. Ce qu'elle avait pris — et le mot était exact, quelle que soit la justification — était à Londres. Les statues étaient à Londres. Le savoir était à Paris. Ce fut le seul réconfort disponible. Il était réel.

Galerie des personnages principaux

Vivant Denon

Diplomate, dessinateur, homme de goût, il est le témoin central et le fil narratif du tome. Il dessine partout, en marchant, sous les coups de feu, à la lueur des torches dans les tombeaux. Ses carnets sont à la fois archive scientifique et journal moral : il documente les prélèvements auxquels il participe, les soldats qui pillent devant lui, sa propre incapacité à s'arrêter. Nommé directeur général des musées nationaux à son retour, il supervisera pendant treize ans les acquisitions artistiques de l'Empire.

Édouard Jomard

Vingt-deux ans, fraîchement diplômé de Polytechnique. Il mesure tout — les pyramides, les temples, les puits funéraires, les systèmes d'irrigation. Sa découverte de l'orientation astronomique de Karnak est l'un des moments clés du roman. Il produira la carte d'Égypte la plus précise jamais réalisée, et ses relevés serviront de référence un siècle plus tard aux ingénieurs britanniques qui construiront le premier barrage d'Assouan.

Jean-Baptiste Fourier

Mathématicien de vingt-neuf ans au départ, il devient à Égypte l'organisateur intellectuel de l'expédition. Son travail sur la propagation thermique dans le désert — les « équations de chaleur » qui ne l'ont pas quitté — sera l'une de ses grandes contributions scientifiques. Il rédige la préface de la Description de l'Égypte et préside à l'Institut d'Égypte avec une autorité tranquille. Il mourra en 1830 sans voir paraître les derniers volumes.

Claude-Louis Berthollet

Chimiste de l'expédition, il analyse les résines d'embaumement, la chimie des lacs de natron, et découvre en contemplant les réactions naturelles des lacs la graine de ce qui deviendra son Essai de Statique chimique (1803). Pragmatique et lucide, il est celui qui dit à Bonaparte que le travail de la Commission « n'est pas inoffensif », et celui qui rappelle que « quand nous partirons, ce sera à la hâte ».

Étienne Geoffroy Saint-Hilaire

Jeune naturaliste passionné, il accumule en Égypte des preuves de ce qu'il pressent depuis Paris : que les espèces ne sont pas fixes. La faune du Nil — deux cent quarante espèces nouvelles pour la science européenne — et les momies animales de Saqqarah alimenteront sa querelle avec Cuvier sur la fixité des espèces. Sa menace de brûler ses collections plutôt que de les céder aux Anglais est l'un des moments les plus intenses des négociations de capitulation.

Jean-Joseph Marcel

Orientaliste et directeur de l'Imprimerie nationale du Caire, il est celui qui comprend immédiatement la portée de la Pierre de Rosette. Ses estampages nocturnes, ses trente copies envoyées aux quatre coins de l'Europe avant la capitulation, et sa résistance juridique à Clarke sont l'une des contributions les plus efficaces de l'expédition. Sa formule résume tout : « Ils prendront la pierre. Nous garderons le texte. »

Hassan

Interprète officiel de la Commission, copte du Caire, lettré en arabe et en français. Il est le personnage le plus lucide sur ce que l'expédition fait réellement — ni du côté des soldats ni du côté des insurgés, du côté de la langue. Son rôle d'intermédiaire sur les marchés d'antiquités, les quinze pour cent de commission qu'il prend sur chaque vente, et son entrée silencieuse dans la grande salle de Karnak à l'aube font de lui la figure la plus ambiguë et peut-être la plus honnête du roman.

William Richard Hamilton

Commissaire britannique, vingt-quatre ans, formé à Oxford. Il arrive à Alexandrie pour saisir les collections françaises et s'y emploie avec une rigueur ferme et une équité réelle. La conversation nocturne avec Denon sur le sarcophage de Nectanébo — où il reconnaît la légitimité de tous les arguments français et emporte le sarcophage quand même — est l'une des scènes les plus troublantes du roman.

Kléber

Général alsacien, géant de deux mètres, la franchise comme un défaut professionnel. Il prend le commandement à la démission secrète de Bonaparte, négocie la Convention d'El-Arich, remporte la bataille d'Héliopolis, et est assassiné le 14 juin 1800 dans son jardin du Caire. Sa mort le même jour que Desaix à Marengo est l'un des coïncidences tragiques que le roman laisse sans commentaire.

Thèmes et enjeux du Tome II

La science comme justification du pillage.

Le roman pose inlassablement la même question : qu'est-ce qui distingue le savant qui documente d'un soldat qui prend ? Denon et le soldat voient en même temps le papyrus sur le sol d'un tombeau. La Commission et les marchés informels fonctionnent selon la même logique d'acquisition. Le formulaire de Berthollet légalise ce que la sacoche de Denon ne documente pas. La différence est dans le nom qu'on donne au geste, pas dans le geste lui-même.

La transmission et les savoirs incorporés.

L'Égypte que les savants documentent est double : les monuments en pierre, mesurables et reproductibles dans la Description, et les savoirs vivants — les gestes du tisserand copte, les noms arabes des colonnes de Dendérah, les techniques d'irrigation des fellahs — qui ne voyageront dans aucune caisse et mourront avec leurs détenteurs. Le roman revient constamment sur cette asymétrie entre ce qui peut être gravé et ce que les mains savent.

La question du propriétaire absent.

Qui possède les antiquités égyptiennes ? Les fellahs qui les trouvent dans leurs champs, les marchands qui les revendent, les savants qui les documentent, les États qui les emportent, ou les Égyptiens modernes qui n'existaient pas comme nation en 1798 ? Mahmoud al-Tawil, dont les objets ont été volés deux fois de suite — d'abord par des soldats français, ensuite en tant que butin de guerre britannique — repart avec un reçu signé et la demande : « Notez mon nom quand même. »

Le paradoxe des copies.

La Pierre de Rosette part à Londres. Mais les estampages de Marcel restent à Paris, et ce sont eux qui permettront le déchiffrement des hiéroglyphes. Les carnets de Denon restent à Paris et ce sont eux qui documentent ce que les Anglais emportent. Fourier formule l'asymétrie lors du conseil avant la capitulation : « Ils prendront les originaux. Nous garderons les copies. Les copies sont le vrai butin. » C'est le seul réconfort disponible. Il est réel.

La durée contre la conquête.

L'Égypte a traversé trois millénaires de pillage — Romains, Arabes, Ottomans, Mamelouks, Français, Anglais — et les monuments sont toujours là. Le gardien du temple de Louqsor regarde défiler les soldats français avec la résignation de celui qui a déjà vu ça. Le marchand de tissus du Caire calcule après Aboukir que les prix du poivre n'ont pas changé. Cette permanence tranquille de l'Égypte populaire face aux conquérants successifs est le fond sonore du roman.

Chronologie du Tome II

19 mai 1798 — Départ de Toulon : 347 navires, 40 200 hommes embarqués.

9–12 juin 1798 — Prise de Malte en trois jours. Inventaire du trésor de l'Ordre.

1er juillet 1798 — Débarquement à Alexandrie. Marche vers le Caire.

21 juillet 1798 — Bataille des Pyramides. Victoire sur Mourad Bey.

22 juillet 1798 — Prise du Caire.

1er août 1798 — Bataille d'Aboukir navale. Destruction de la flotte française par Nelson.

22 août 1798 — Fondation de l'Institut d'Égypte par Bonaparte.

21 octobre 1798 — Révolte du Caire. Répression brutale, bombardement des quartiers insurgés.

Novembre 1798 — Expédition au Sphinx et aux nécropoles de Saqqarah.

15 décembre 1798 — Grande séance scientifique de l'Institut. Débat Monge/Fourier.

25 décembre 1798 — Départ de l'expédition de Desaix vers la Haute-Égypte, avec Denon.

24 janvier 1799 — Découverte du temple d'Hathor à Dendérah.

27 janvier 1799 — Première vue de Karnak par la Commission. Nuit de la découverte astronomique de Jomard.

7 – 10 février 1799 — Exploration de la Vallée des Rois. Tombeau de Séti Ier.

5 mars 1799 — Visite de Philaë. Décision de Denon de ne rien prendre.

Avril 1799 — Retour de Denon à Le Caire. Bonaparte part pour la Syrie.

15 juillet 1799 — Découverte de la Pierre de Rosette par Bouchard.

Août 1799 — Convention d'El-Arich préparée. Fourier défend les collections.

22 août 1799 — Bonaparte quitte secrètement l'Égypte pour la France avec Monge et Berthollet.

14 juin 1800 — Kléber assassiné au Caire. Desaix tué à Marengo le même jour.

27 juin 1801 — Capitulation du Caire. L'article seize exige toutes les collections.

2 juillet 1801 — Évacuation du Caire. Marche vers Alexandrie.

14 juillet 1801 — Entrée dans Alexandrie. Attente de sept semaines.

3 – 22 septembre 1801 — Négociations avec Hamilton et Clarke. Partage des collections.

22 septembre 1801 — Signature du procès-verbal final. La Pierre de Rosette part pour Londres.

18 novembre 1801 — Retour à Toulon.

Décembre 1801 — Premiers rapports au gouvernement consulaire. Bonaparte décrète la Description de l'Égypte projet d'État.

1802 — Publication du Voyage dans la Basse et la Haute Égypte de Denon.

1809 — Premier volume de la Description de l'Égypte.

1822 — Dernier volume. Vingt-trois tomes in-folio, 836 planches.

 

La Grande Razzia — Tome II  •  Robert Casanovas  •  © 2026

www.international-restitutions.org

Nos coordonnées

Président : Robert CASANOVAS

Vice-président : Joan Miquel TOURON

Secrétaire général : Patrick GARCIA

Trésorier : Gérard LENFANT

Chargée de mission Europe : Béatrice DE HARO

Chargé de mission Afrique : Mohamed KHOMSI

Chargé de mission Amérique Latine : Juan APARICIO

Chargée de mission Océanie : Françoise CARRERE

Chargée de mission Asie : Isabelle DOS SANTOS

Chargé de mission Amérique du Nord : John STEWART

Inscrivez-vous à notre Newsletter

Merci

International Restitutions est une ONG régie par la loi française du 1er juillet 1901 sur les associations, par l'article 71 de la Charte des Nations-Unies et par la Convention du Conseil de l'Europe du 24 avril 1986

RNA n° W661006366

Siège social : 9, rue des Anges

66450 Pollestres (France)

Téléphone : +33(0)786639161

Mail : international.restitutions@gmail.com

bottom of page